Devenu Rassemblement national, le parti de Marine Le Pen élargit son audience (2/3)
Devenu Rassemblement national, le parti de Marine Le Pen élargit son audience (2/3)
De la dédiabolisation à la présidentialisation du RN (2/3). Une nouvelle étape de l’ascension du parti d’extrême s'ouvre entre 2017 et 2022 avec la volonté de Marine Le Pen de rassurer les Français pour continuer à élargir son électorat. La patronne du Rassemblement national, qui lance durant cette période Jordan Bardella sur le devant de la scène, est par ailleurs bien aidée par un contexte socio-économique compliqué mais favorable à son parti.
Au lendemain de la présidentielle perdue de 2017, l’heure est aux règlements de compte au Front national. La stratégie du "Frexit" de Florian Philippot est mise en cause pour expliquer la défaite et le bras droit de Marine Le Pen est doucement mais sûrement poussé vers la sortie. Débute alors un processus qui consiste à rassurer les électeurs.
Car Marine Le Pen a expliqué durant toute la campagne présidentielle, et encore durant le débat d’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron, que la sortie de la France de l’euro était la clé de voûte de tout son programme. Or, 72 % des Français se disent en mars 2017 opposés à un retour au franc, selon un sondage Elabe pour Les Échos, Radio Classique et l’Institut Montaigne, tandis que sept Français sur dix affirment ne pas souhaiter quitter l’Union européenne, selon un sondage Ifop-Fiducial pour Public Sénat et Sud Radio.
"Marine Le Pen a compris que sortir de l’euro représentait pour les Français une trop grande source d’anxiété et que si elle voulait gagner des électeurs, il lui fallait au contraire rassurer les Français", raconte Jean-Yves Camus, spécialiste de l'extrême droite et président de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès.
La patronne du parti d'extrême droite opère alors deux changements majeurs. Elle commence par modifier le nom de son parti. Le Front national devient en 2018 le Rassemblement national.
Depuis que Jean-Marie Le Pen a confié les clés de son parti à sa fille Marine en 2011, le Front national n'a cessé de gagner en influence dans la vie politique française à mesure qu'il se dédiabolisait. Devenu Rassemblement national, désormais dirigé par Jordan Bardella, le parti d'extrême droite est parvenu en une quinzaine d'années à se hisser au rang de grand favori de l'élection présidentielle de 2027. Retour sur cette évolution en trois épisodes.
- De Jean-Marie Le Pen à Marine Le Pen : la métamorphose du Front national (1/3)
- Devenu Rassemblement national, le parti de Marine Le Pen élargit son audience (2/3)
- Désormais incontournable, le RN entre présidentialisation et refus de l'État de droit (3/3)
"L’objectif était de larguer les dernières amarres avec le FN de son père. Mais au-delà du symbole, il y a aussi une différence sémantique : un front, c’est la guerre, tandis qu’un rassemblement, c’est pour unir des gens qui viennent d’horizons différents. Marine Le Pen sait qu’elle ne peut pas gagner avec le seul socle électoral de la droite nationale. Elle affiche la volonté d’aller chercher des électeurs de la gauche souverainiste, de la droite et chez les abstentionnistes", analyse Jean-Yves Camus.
Au changement de nom du parti s’ajoute l’abandon définitif de la stratégie du Frexit. Lors de la campagne des européennes de 2019, le projet du RN acte le maintien de la France dans l’Union européenne et dans la zone euro. Il s’agit désormais de transformer de l’intérieur les institutions de l’UE pour donner naissance à une "Alliance européenne des nations".
Cette campagne permet également à Marine Le Pen de lancer dans le grand bain le jeune Jordan Bardella, âgé de seulement 23 ans. Ce dernier est déjà porte-parole du Rassemblement national et président de Génération nation, le mouvement de jeunesse du RN. D’abord repéré par Florian Philippot, il représente cette génération de jeunes militants ayant adhéré au parti "pour Marine Le Pen plus que pour le Front National", déclare-t-il en janvier 2019 au Journal du Dimanche.
"Jordan Bardella est un atout considérable pour la nouvelle image du RN que veut renvoyer Marine Le Pen. Il est jeune, il maîtrise les réseaux sociaux et il a un rapport décomplexé à la droite et au libéralisme. Il peut donc l’aider à attirer des électeurs de la droite classique qui hésitent à franchir le pas. Par ailleurs, il n’est pas issu de la famille Le Pen comme Marine ou Marion Maréchal. C’est un plus", souligne Jean-Yves Camus.
Un "parti-aubaine" qui tire profit du contexte socio-économique
Au-delà des décisions internes et stratégiques pour dédiaboliser le Rassemblement national et élargir son électorat, le parti de Marine Le Pen bénéficie également d’événements extérieurs qui jouent en sa faveur. Ce fut notamment le cas pour les attentats islamistes ayant frappé Paris et Nice en 2015 et 2016 (voir le premier épisode), mais cela concerne également des transformations de la société à l’œuvre parfois depuis de longues années.
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Dans leur livre "Du FN au RN, les raisons d’un succès" (PUF, 2026), les chercheurs Patrick Lehingue et Bernard Pudal mettent en lumière des processus qui ont favorisé le discours du Rassemblement national auprès de certaines catégories de la population. Ils détaillent comment le démantèlement de l’État social, les mutations du système scolaire, la disqualification des intellectuels traditionnels que sont les scientifiques, les instituteurs ou les syndicalistes, et la progression des idées nativistes – le fait de défendre les "natifs" français – ont favorisé la poussée du parti de Marine Le Pen, qu’ils qualifient de "parti-aubaine".
Les deux chercheurs insistent notamment sur le parcours scolaire chaotique, le "sentiment d’humiliation" et le "ressentiment" de nombreux électeurs du Rassemblement national. La part des non-diplômés ou des simples bacheliers a ainsi considérablement progressé parmi les électeurs de Marine Le Pen à la présidentielle par rapport aux électeurs de Jean-Marie Le Pen, passant de 29 % à la présidentielle de 1988 à 56 % lors de la présidentielle de 2017, selon une étude de la Fondation Jean Jaurès, "1988-2021 : trente ans de métamorphose de l’électorat frontiste", publiée en 2021.
"Avoir le bac dans les années 1980 constituait un marqueur socioculturel valorisé, alors que c’est aujourd’hui souvent le minimum requis. Sur le marché du travail, les non-bacheliers et les simples bacheliers avaient accès à de nombreux emplois il y a une quarantaine d’années alors que l’univers des possibles s’est considérablement réduit aujourd’hui, ces populations étant cantonnées aux métiers les moins valorisés et les moins rémunérés", analyse dans cette étude Jérôme Fourquet.
Et pour ces personnes au passé scolaire souvent douloureux et occupant dans leur vie adulte des postes situés en bas de la hiérarchie sociale, les perspectives d’amélioration à court, moyen ou long terme sont quasi-nulles.
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"La dynamique d’amélioration des conditions de vie qu’on avait pu observer durant les Trente Glorieuses (conditions de travail, développement des services publics, construction d’un droit protecteur…) s’est épuisée. S’ajoute à cela le déploiement de politiques publiques anticrise qui, malgré les alternances politiques, reviennent inlassablement à cibler les trois mêmes priorités : la lutte contre l’inflation, la restauration des marges et des profits des entreprises et la rétractation du périmètre d’intervention étatique au détriment de la lutte contre les inégalités, pour l’emploi ou de meilleures conditions de travail", avance Patrick Lehingue, interrogé par Alternatives économiques.
Or, la fin d’année 2018 est justement marquée par une explosion de la colère sociale en France avec le mouvement des Gilets jaunes. Les élus du RN ont rapidement flairé le bon coup et ont investi les ronds-points pour tenter de récupérer le mouvement. Si celui-ci est resté apolitique avec une hétérogénéité des situations et des profils, 42 % des Gilets jaunes ont fini par voter Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, selon un sondage BVA pour Ouest-France.
"Éric Zemmour lui permet de s’adoucir"
Autre effet d’aubaine pour le RN : la droitisation marquée des médias. CNews a remplacé i-Télé en 2017, faisant prendre à sa ligne éditoriale un virage très à droite et devenant in fine une chaîne d’opinion. Dans la foulée et par mimétisme, de nombreux médias se sont mis à accueillir des chroniqueurs ou des journalistes issus de médias d’extrême droite, participant ainsi à une normalisation de discours auparavant peu audibles sur ces antennes.
Mais c’est surtout l’empire médiatique de l’homme d’affaires Vincent Bolloré qui se met au service de l’extrême droite : après CNews, Europe 1 et le JDD suivent le même mouvement, tandis que le polémiste Éric Zemmour dispose à partir de 2019 d’une émission sur CNews, "Face à l’info", qui lui permet d’exposer quotidiennement sa vision de la société. Une rampe de lancement qui aboutira à sa candidature à l’élection présidentielle de 2022.
"D’un coup a surgi à la droite de Marine Le Pen un personnage médiatique dont le créneau est la radicalité. Éric Zemmour lui permet de s’adoucir sans qu’elle ne bouge ni ne dise quoi que ce soit. Il parle de remigration, pas elle. Il affirme que l’islam n’est pas compatible avec la République, pas elle. Il défend le maréchal Pétain en disant qu’il a sauvé des juifs, pas elle", détaille Jean-Yves Camus.
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C’est donc aussi un contexte global qui rend possible l’ascension du Rassemblement national, que confirment ses succès électoraux. Lors des européennes de 2019, la liste menée par Jordan Bardella arrive en tête avec 5,29 millions de suffrages, soit 23,34 % des voix.
Les résultats sont plus modérés lors des municipales de 2020 – Perpignan est la seule victoire notable du RN – et lors des régionales de 2021 – aucune région remportée –, mais le parti d’extrême droite arrive tout de même en position de force pour le scrutin présidentiel de 2022.
Onze ans après l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête, le Rassemblement national peut non seulement compter sur une forte base électorale populaire, mais aussi en partie sur le vote des femmes. "Le fait que le parti aligne une candidate et non plus un candidat, que Marine Le Pen rompe avec l’image machiste cultivée par son père et change le positionnement du RN sur des thèmes comme l’IVG a contribué à lever des freins qui pouvaient exister dans une partie de l’électorat féminin", écrit Jérôme Fourquet dans l’étude de la Fondation Jean Jaurès citée plus haut.
Résultat : Marine Le Pen se qualifie à nouveau pour le second tour de la présidentielle 2022 en obtenant plus de 8 millions de voix (23,15 %). Et même si elle est à nouveau battue au second tour par Emmanuel Macron, elle réduit l’écart par rapport à 2017 en recueillant plus de 13 millions de voix (41,45 %).
Enfin et surtout, les élections législatives qui suivent sont marquées par la fin du "front républicain". Le Rassemblement national, qui n’avait que huit députés entre 2017 et 2022, en obtient cette fois-ci 89. Le parti de Marine Le Pen ouvre alors la page de la normalisation.
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