"La musique, et la culture de manière générale, sont un bien commun" : portrait de Patrice Moracchini, fondateur des nuits du piano d'Erbalunga
Il est le grand manitou des nuits du Piano qui, chaque été, enchantent les nuits de Bastia et du Cap Corse. Patrice Moracchini a consacré une bonne partie de sa vie à la musique, avec une volonté profonde, depuis le premier jour : faire partager son amour du classique au plus grand nombre.
"Il n'est pas très important que les gens connaissent mon nom. Les nuits du piano, c'est la seule chose qui importe. Mon image, je n'en ai rien à faire. Ce que j'aime, quand une édition se termine, c'est avoir le sentiment de ne pas avoir perdu mon temps, d'avoir été utile, et d'avoir un peu enrichi la vie des autres. Le reste..."
Assis à l'ombre de la treille de la maison erbalungaise qu'il a louée le temps du festival, Patrice Moracchini craque une allumette, et allume la bougie antimoustiques qui trône au milieu de la table. On est au début du mois d'août, la quatorzième édition des Nuits du piano touche à sa fin, et cette année encore, il n'a pas perdu son temps.
À la russe
Le festival, fort de quatre soirées de récital à Bastia et à Erbalunga, a proposé aux mélomanes bastiais de venir écouter Antonii Baryshevskyi, Anna Geniushene, Andreï Korobeinikov et Illia Ovcharenko. Des interprètes d'exception, issus de cette école du jeu russe que le directeur artistique aime tant : "On dit qu'il n'y a plus d'école de piano, mais ce n'est pas vrai. Le tempérament slave, c'est quelque chose d'extraordinaire. J'ai toujours aimé les jeux puissants, ce côté quasi animal dans leur relation qu'entretiennent ces musiciens avec le piano".
On n'est guère étonné de ce goût pour l'école russe chez Patrice Moracchini, qui aborde la moindre causerie entre amis comme Horowitz ou Richter entamaient le Prélude Op. 23 No. 5 en sol mineur de Rachmaninov. Sa conversation virevolte, s'emballe, digresse, jongle entre Camus et Liszt, Freud et Jacques Brel, avant de s'aventurer dans des considérations expertes sur la musique atonale. Et pourtant, jamais elle ne perd l'auditeur.
Ce souci de l'autre résume parfaitement la philosophie des Nuits du Piano, depuis l'origine : "J'ai toujours eu en tête une idée très précise de ce que je voulais faire", se rappelle Patrice Moracchini en se servant un nouveau verre d'Orezza. "Un festival qui ne soit pas réservé à une petite élite. La musique, et la culture de manière générale, sont un bien commun. Et si l'on n'a pas compris cela, on n’a rien compris. Ce que je veux avec ce festival, c'est ouvrir des portes, créer des passerelles pour celles et ceux qui sont persuadés que le piano classique n'est pas pour eux.".
Un son vrai, pas trafiqué
Patrice Moracchini, pour sa part, n'a jamais connu ce genre de sentiment. Il a baigné dans la musique classique depuis sa naissance, il le reconnaît sans peine. Dès l'âge de 5 ans, il se présentait à sa première audition, et toute son enfance et sa jeunesse, il les a passées entre les conservatoires parisiens et les chemins escarpés de Castagniccia, où se trouve la maison familiale. À 10 ans il joue la Ballade N°1 de Chopin, sans savoir lire la musique, à l'oreille. Plus tard, il effectue ses études à l'Ecole normale de musique de Paris. "Les professeurs n'étaient pas là uniquement pour nous apprendre à jouer du piano. Ils étaient là pour comprendre notre rapport à la musique, notre rapport à l'instrument, avant de déconstruire tout cela, et de reconstruire quelque chose qui tenait vraiment la route".
Ensuite il devient professeur de piano, "mais toujours indépendant", précise-t-il avec fierté. Et il crée le festival des nuits du piano d'Erbalunga, qui bientôt se tient également à Bastia.
Mais il en faut plus pour freiner cet insatiable amoureux de musique, qui n'aime rien tant que partager ses enthousiasmes.
Ne rien devoir à personne
Alors, au fil des années, il va développer un autre projet, en parallèle du festival Les nuits du piano. Et il va enregistrer des disques, dans la magnifique salle Cortot de Paris, en live, avec les pianistes qu'il a vu jouer en Corse ou ailleurs, et qui ont provoqué chez lui un déclic. "L'acoustique de la salle Cortot est fabuleuse, mais moi, ce qui m'intéresse avant tout, c'est l'intensité ! Pas question de faire et de refaire sans fin les mêmes choses. Je recherche l'intensité des enregistrements russes Melodia, où on entendait le pupitre claquer, ou en entendait l'interprète taper du pied, et où on avait un son vrai, pas trafiqué..."
On demande à Patrice Moracchini pourquoi il n'a pas choisi d'intégrer une structure, plutôt que de tout porter à bout de bras, ce qui suppose de recueillir les honneurs, épars, et mais surtout les emmerdes, qui, comme chacun sait, volent en escadrille. Sans parler des risques financiers...
Il hausse les épaules avant de s'enfoncer dans sa chaise : "j'ai toujours eu du mal avec ça. Peut-être que c'est lié au fait d'avoir perdu mon père très jeune, à l'âge de 18 mois, et donc de ne pas avoir eu de figure d'autorité au-dessus de moi. Aujourd'hui, avec le recul, je réalise que tout ce que j'ai fait, je ne le dois à personne. Et ça vaut pour ce festival. Il faut être taré pour faire ça ! Je suis fatigué, il fait une chaleur terrible, je n'ai plus l'âge, ni la force, de trimballer des spots, et pourtant je continue de le faire, édition après édition. La vie, ce n'est rien d'autre que ça. Faire quelque chose qui est intéressant".
Faire tomber les murs
Il est un peu plus de 18 heures, et Patrice Moracchini prend le chemin de l'hôtel Castel Brando, où Andreï Korobeinikov accordait un entretien à la presse écrite. Sur la scène du théâtre de verdure d'Erbalunga, il proposera une interprétation de la Sonate au clair de Lune de Beethoven, de la 5e sonate de Scriabine, avant de s'accorder une incartade pour le moins inattendue sur les terres du jazz, avec le célèbre Köln Concert de Keith Jarret.
Le directeur des Nuits du Piano sait bien que nous ne serons pas les seuls à être étonnés de ce choix. Mais il s'en amuse, et on sent même chez lui une certaine jubilation. Peu importent les chapelles, jazz ou musique classique, si le talent est au rendez-vous. Ce qui est important, c'est ce que le public va ressentir.
Patrice Morrachini se méfie des spécialistes autoproclamés, des gardiens du temple et autres critiques rigoristes. Peut-être parce que lui-même, malgré son expertise dans le domaine musical, sait parfaitement ce que c'est d'être un profane. "J'adore la peinture contemporaine. Mais je n'y connais pas grand-chose ! Je suis incapable de rentrer dans un discours structuré, dans des considérations techniques... Je n'analyse pas, je suis conscient que je peux faire des erreurs, mais qu'importe ? Il y a, devant certains tableaux, une émotion qui me transperce. Avec laquelle je me sens bien. Voilà tout".
Ce qui importe avant tout, c'est l'émotion que l'on va ressentir.
Au théâtre de verdure, les préparatifs battent leur plein. Patrice Morrachini se dirige vers le piano Steinway pour aider à le mettre en place correctement avant la longue séance d'accordage. Alors qu'il descend les dernières marches qui mènent à la scène, il lance : "la musique classique, comme la culture de manière générale, c'est un bien commun. Tant qu'on n'a pas compris ça, on n'a rien compris. On ne peut pas décrire avec des mots ce qui se passe dans un concert. Les mots sont réducteurs, et ils enferment l'œuvre dans une case. Ce qui importe avant tout, c'est l'émotion que l'on va ressentir. Certains seront juste contents d'avoir passé une bonne soirée. Et puis d'autres, ensuite, auront envie d'en savoir plus..."
Et pour cela, Patrice Moracchini le sait bien. Il faut créer des passerelles, encore et toujours.
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