general2124 wordsRead on Arc Codex

À Ceuta, des migrants bloqués aux portes de l'Europe attendent de connaître leur sort

À Ceuta, des migrants bloqués aux portes de l'Europe attendent de connaître leur sort De notre envoyé spécial à Ceuta – L'enclave espagnole située en Afrique du Nord a vu, fin juillet, des milliers de migrants arriver sur son territoire. Certains d'entre eux se sont installés sur la plage El Trampolin, à Ceuta. Ces personnes de différentes nationalités, qui parlent des langues diverses, vivent dans des conditions sommaires sur cette bande de sable. L'Europe leur semble très proche, mais leur avenir est incertain et la crainte de l’expulsion est permanente. Publié le : Modifié le : De loin, les tentes rudimentaires en roseaux, alignées les unes contre les autres, semblent faire partie d'un décor estival, samedi 15 août, sur l'une des plages de la ville de Ceuta, enclave espagnole située en Afrique du Nord. Des rires et de la fumée s'en élèvent. En s'approchant, c'est une scène totalement différente qui se dessine. Des vêtements en lambeaux, des pieds nus, des corps épuisés par la route. Ici, personne n'est là pour passer des vacances au bord de la mer. Des personnes arrivées les 30 et 31 juillet - lors d'une vague migratoire où plus de 70 000 personnes ont traversé la frontière entre le Maroc et Ceuta - se retrouvent bloquées dans l'attente d'une décision juridique. Chacune a son propre parcours et ses propres attentes, mais toutes ont fini sur la même plage El Trampolín. La première chose qui frappe, c'est le mélange de langues et de nationalités : aux côtés des migrants du Maghreb et d'Afrique subsaharienne, se croisent Bangladais et Égyptiens, Algériens, Irakiens, Indiens et Palestiniens, Syriens et Yéménites. Sur la plage, les tentes semblent être organisées par nationalité, construites avec des roseaux, des bouts de tissu et des matériaux simples. À l'intérieur, il n'y a presque rien : quelques effets personnels et des morceaux de carton utilisés pour dormir. Les vêtements sont lavés dans la mer et les ressources essentielles, comme l'eau et la nourriture, se partagent. Autour d'eux, des voitures de police surveillent, stationnant sur place. Plus de deux semaines après le franchissement de la frontière par des dizaines de milliers de migrants, la quasi-totalité sont repartis. Mais environ 2 000 personnes sont toujours à Ceuta. Un seul rêve : l'Europe Sous l'une de ces tentes, Kamara, Nigérian de 35 ans, vient de terminer la préparation de son premier repas après près de 24 heures sans manger. La mendicité et l'aide de quelques bienfaiteurs lui permettent chaque jour d'obtenir un peu de nourriture ou quelques euros avec lesquels il achète de quoi calmer sa faim. Il se confie au journaliste arabophone de France 24, d'une voix empreinte de tristesse : "Je suis fatigué de toute cette situation, mais je ne considère pas le retour au Maroc comme une option envisageable, je resterai ici jusqu'à ce qu'ils statuent sur notre sort." Kamara, comme des centaines de migrants d'Afrique subsaharienne présents sur la plage, a passé des années au Maroc avant de se rendre fin juillet à Ceuta. Des années d'attente, puis un voyage qui l'a conduit sur une plage européenne, mais sans l'avoir encore mené à la vie dont il rêvait. À lire aussiRumeurs, appel d'air, passivité du Maroc... comment expliquer l'afflux inédit de migrants à Ceuta ? La situation du Sénégalais Mamadou ne diffère guère : le même parcours, la même ambition, et la même souffrance. Il a déposé une demande d'asile, et il sait, dit-il, que le Maroc ne l'accueillera plus. Il appelle les autorités espagnoles à assumer leurs responsabilités et à assurer un accueil digne ainsi qu'une vie décente, au lieu de la vie d'errance qu'il mène actuellement. "J'ai maintenant 35 ans, mais j'ai l'impression que ma vie part en fumée. Je vois des personnes de mon âge qui ont des emplois, voyagent librement et vivent une vie normale, tandis que moi je vis au milieu d'une souffrance qui augmente jour après jour", témoigne-t-il. Malgré cela, il a toujours un rêve. Il dit qu'il veut atteindre l'autre rive, la France, où vit son frère. Un frère qui lui raconte Paris, ses lumières, et ses opportunités de travail Le problème désormais n'est pas seulement d'atteindre l'Europe, réagit-il, mais l'incertitude concernant la suite : "Combien de temps vais-je rester ici ? Est-ce que ma demande d'asile sera acceptée ? Pourrai-je poursuivre ma route ? Ou me retrouverai-je contraint de retourner au Maroc ? Je n'en ai pas la moindre idée." "Nous souffrons encore" Abdelmajid, un jeune Yéménite, a traversé la mer en nageant près de huit kilomètres pour rejoindre Ceuta. Il était poussé par un seul rêve : l'Europe. Arrivé dans l'enclave espagnole un jour avant la grande vague migratoire, il a découvert un autre décor, loin de l'image qu'il s'était imaginée dans son esprit. "Quand les événements des 30 et 31 juillet ont commencé, les migrants ont été sortis du centre d'hébergement de la ville, et je me suis retrouvé dehors, sans abri", explique-t-il. Depuis, il vit dans des conditions difficiles, sous une tente, dormant dans la rue sous le soleil et loin de sa famille. "Le Yémen vit une guerre, et les conditions les plus élémentaires d'une vie digne sont bafouées : pas d'eau, pas d'électricité, pas de sécurité ni de sûreté", poursuit-il. Abdelmajid s'accroche à l'espoir de régulariser sa situation et que sa demande d'asile soit examinée, ce qui lui permettrait, espère-t-il, d'obtenir une protection. Non loin de lui, les Égyptiens Tarek et Ramadan racontent un long voyage à travers l'Afrique du Nord. De l'Égypte à la Libye, puis la Tunisie, ensuite l'Algérie à nouveau, pour finalement arriver au Maroc. Pour Tarek, aucune étape de ce périple n'a été facile : "En Libye, nous avons été exposés à la violence, à des tirs, et à des situations qui ont laissé en nous des traces profondes, et aujourd'hui nous souffrons encore." Il ajoute : "Certains d'entre nous ont essayé d'atteindre la frontière plus d'une fois. Nous parcourons de longues distances à pied avant de nous approcher des clôtures frontalières puis nous repartons, avant de tenter à nouveau." Tarek demande que leur situation soit examinée et qu'ils obtiennent une chance de vivre loin de cette route qui les a épuisés. Ramadan, quant à lui, affirme que le nombre d'Égyptiens arrivés à Ceuta est important. Il l'estime à environ 55 personnes. Ils ont tous pour objectif de "chercher une vie meilleure, travailler et assurer un avenir plus stable". Certains ont laissé derrière eux une épouse et des enfants, tandis que leurs familles en Égypte suivent leurs nouvelles de loin. "Nous nous accrochons à l'espoir de régulariser nos situations et de poursuivre la route vers l'Europe", ajoute Ramadan, qui dit vivre dans des conditions difficiles où certains ont passé des jours ou des semaines dans l'attente, sans argent, et dans une totale incertitude quant à leur sort. Des communications impossibles avec les familles Si la grande majorité des migrants arrivés à Ceuta sont des hommes, un nombre non négligeable de jeunes femmes ont également risqué leur vie. Parmi elles, Sabah, une Marocaine de 18 ans, qui se tient dans une longue file d'attente pour recevoir son unique repas quotidien distribué par la Croix-Rouge. Elle a été relativement chanceuse, puisqu'elle a pu obtenir une place à l'intérieur du centre d'hébergement temporaire pour migrants à Ceuta (CETI), à l'abri loin des tentes. L'angoisse se lit sur son visage : "Nous ne savons pas encore ce qu'il adviendra de mon sort. La coupure de la communication avec ma famille augmente mon sentiment de peur et de tristesse", s'ajoute à cela la difficulté de s'adapter à une ville qu'elle ne connaît pas. "Que comptent-ils faire de nous ?" Sabri, un jeune Tunisien, est arrivé au Maroc il y a environ huit mois. Fin juillet, il traverse la frontière dans l'espoir lui aussi que la ville soit sa porte d'entrée vers l'Europe. Mais le rêve s'est heurté à la réalité : faim, soif et une attente dont il ignore la fin. Il demande une réponse claire des autorités : "Que comptent-ils faire de nous ?" À cette question "simple", il souligne : "Pour moi, elle signifie tout". "Vont-ils nous expulser ? Ou vont-ils nous transférer vers d'autres centres à l'intérieur de l'Espagne ?", s'interroge-t-il. Cette réalité difficile, Rachid, âgé de 45 ans, la vie lui aussi depuis son arrivé à Ceuta le 27 juillet. Depuis ce jour, il dit subir une tragédie quotidienne. Un seul repas par jour est devenu pour lui une réalité habituelle. Il ne mange que pour calmer sa faim. Il a même essayé de retourner au Maroc, mais cela lui a été refusé parce qu'il ne possède pas la nationalité marocaine. Le paradoxe, c'est que l'arrivée à Ceuta, qui représentait pour lui le début d'une vie meilleure, s'est transformée en impasse. Il dit : "Je suis venu chercher une société plus organisée, plus avancée et plus libre, mais je me suis retrouvé face à des conditions qui m'ont amené à penser à retourner en Algérie." Il va plus loin : "Je conseille à mes frères marocains qui peuvent retourner dans leur pays de le faire, plutôt que de rester dans ces conditions de vie." Une situation exceptionnelle Les histoires se multiplient à Ceuta. Les langues, les pays et les chemins empruntés sont différents pour chaque personne, mais une chose fait consensus : l'arrivée à Ceuta n'a pas été la fin du voyage. Pour certains, le voyage avait commencé des années auparavant, depuis le Soudan ou le Yémen, le Nigeria, depuis l'Égypte ou la Tunisie, l'Algérie, en passant par la Libye, le Maroc et d'autres pays. Pour d'autres, la souffrance a réellement commencé après l'arrivée. Ils ont découvert qu'il existait d'autres frontières qui n'apparaissent pas sur les cartes : les procédures légales, l'attente des décisions des autorités, l'absence de logement, la faim, et la peur de l'inconnu. Dans l'attente de mesures rapides des autorités espagnoles, les militants d'associations non gouvernementales s'efforcent de contribuer à garantir les droits et la dignité de ces migrants, notamment en leur fournissant les besoins essentiels en eau et en nourriture. Mohamed Sano, avocat spécialisé dans les questions de migration et d'asile à Madrid, estime également que les conditions de vie des migrants à Ceuta nécessitent une "intervention urgente", considérant que les autorités espagnoles, tant nationales que locales, sont confrontées à une situation exceptionnelle "pour laquelle il ne semble pas, jusqu'à présent, exister de solutions immédiates permettant de la gérer". Dans le même contexte, l'avocat Bassim Salem, spécialiste des questions de migration et d'asile, explique que la situation des migrants non marocains diffère selon leurs nationalités et leurs situations, et que leurs dossiers feront l'objet d'un examen individuel. À lire aussiLe 15 août, la frontière ouverte à Ceuta ? Les faux appels sur les réseaux sociaux Demande de droit d'asile Mohamed Sano affirme que "toute personne a le droit de demander l'asile", mais que le dépôt ne signifie pas nécessairement son acceptation. La décision revient à l'administration en charge de l'immigration et aux autorités compétentes après l'étude de chaque cas. Il indique aussi que l'existence d'une guerre ou d'un conflit dans un pays peut être un facteur dans l'acceptation d'une demande d'asile, mais qu'il ne s'agit pas d'une garantie automatique. Bassim Salem précise que les demandes d'asile incluent des examens médicaux et des contrôles de sécurité (vérifications d'identité, des fichiers de police...), ainsi qu'une étude de la protection. Cette dernière permet de savoir si une personne qui a fui son pays d'origine a le droit d'être protégée. Quant aux personnes venant de pays que l'Union européenne classés parmi les "pays d'origine sûrs", leurs chances de voir leurs demandes acceptées peuvent être "limitées". En cas de refus, elles peuvent être soumises à des procédures de retour vers leurs pays ou vers un pays tiers, conformément aux accords en vigueur. Le respect des droits humains Selon des ONG marocaines, cette crise migratoire inédite a entraîné la mort de plus de 141 personnes, dont beaucoup se sont noyées. Pour celles restées sur place, "la situation reste extrêmement difficile", confirme Ramsès Mohamed Azoumik, militant de l'association Elin, qui s'occupe de la situation des migrants et des réfugiés à Ceuta depuis 21 ans. À ses yeux "les autorités espagnoles ainsi que les autorités de Ceuta n'ont pas fourni jusqu'à présent une solution garantissant à ces personnes les minimales d'un accueil digne". Le militant réclame, avant toute chose, "que les droits de ces personnes et leur dignité soient respectés, qu'elles puissent accéder aux procédures légales, et qu'elles obtiennent de l'eau, de la nourriture et un lieu convenable pour séjourner." De la plage El Trampolín, l'Europe n'est géographiquement plus très loin. Et si les migrants qui s'y pressent ont franchi la frontière, ils n'ont pas encore obtenu la vie dont ils rêvent. Cet article a été adapté de l'arabe par Eléonore Pointeau. L'original est à retrouver ici.

How it works

Once you click Generate, Ollama reads this article and crafts 5 comprehension questions. Your answers are graded against the article content — general knowledge won't be enough. Score 70+ to count toward your certificate.

Questions are cached — you'll always get the same 5 for this article.